La pluie va bien aux forêts de Chartreuse. Balade ce dimanche matin du côté de l'habert de Malamille, situé au pied de la face nord du Charmant Som.

Pour y accéder, on monte à pied sur une route forestière (heureusement barrée aux véhicules). Il faut d'abord traverser la prairie de Vallombré, d'où l'on a une belle vue sur le monastère, le regard volant au-dessus des gorges du Guiers Mort. Ambiance, la forêt fume, couleurs de printemps et vapeurs éphémères. J'aime bien !

15_05_03_DSC_2901rmQuelques hectomètres plus loin, voici déjà Malamille, altitude 926 m (très petite balade aujourd'hui, mais on a pris notre temps). Dès l'arrivée, on aperçoit l'habert, en haut de la prairie (photo ci-dessous prise de l'autre bout de la clairière, la route arrive en haut à gauche, au droit de l'habert).

15_05_03_DSC_2948_stitchrmL'habert est composé de trois bâtiments. L'habitation, sur deux étages, la grande grange-étable, avec la grange à l'étage pour le foin (on y accède à niveau depuis la route) et l'étable en dessous, accessible depuis les champs. Le troisième bâtiment, plus petit, pourrait être la laiterie selon l'inventaire du patrimoine du parc naturel régional de Chartreuse (lien ici!, il faut chercher l'habert sur la carte).15_05_03_DSC_2946Cet habert faisait partie des dépendances du monastère des chartreux. La notice de l'inventaire du patrimoine bâti du parc, accessible par la carte 2D (lien ci-dessus), mentionne inter alia : "A noter ... un décor peint (ocre rouge) de chamois (?) en façade Est".

 Et en effet, lorsque l'on arrive par la route, on ne peut le manquer, un beau chamois rouge stylisé sur le mur de l'habitation nous accueille.

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Alors évidemment, on aimerait bien en savoir plus!  Qui, quand et pourquoi...? A première vue, on se dit que ce chamois, on l'a déjà vu quelque part !

Après quelques recherches, en effet, il ressemble au symbole de la résistance que l'on trouve sur tous les monuments du Vercors. Grâce à la magie du web, on trouve cet intéressant article de Guy Giraud (ici). Ainsi, ce serait un jeune artiste parisien, Norbert Verzotti, résistant et peintre, qui aurait dessiné en 1946 ce beau chamois fier. Y aurait-il un lien avec notre peinture ? Même si il est certain que les maquisards sont passés par Malamille, ici, on est en Chartreuse, pas en Vercors ! Bizarre.

Chamois vercors vs malamilleNouvelle piste: L'ESF, Ecole de Ski Français. Alors là, c'est top, il s'agit bien du même chamois, perché fièrement sur un rocher. Et étonnement, celui-ci est né avant-guerre, en 1938, sur l'insigne récompensant l'épreuve du chamois français, slalom chronométré inventé par Charles Diebold en 1938, à Val d'Isère ! C'est toujours le même symbole sur les médailles d'aujourd'hui ! (source http://mountainsigne.pagesperso-orange.fr)  Mais pourquoi à Malamille?

Chamois ESF vs MalamilleMa recherche se poursuit, s'orientant maintenant sur l'habert et son histoire. Tient, on retrouve Malamille dans les récits sur le maquis en 1943, soutenu par les moines du monastère, comme le relate le surprenant blog de Noël Pécout:"Les Pères aidaient de leur mieux les maquis installés dans les Granges de l'ordre: à Currières, les Francs-Tireurs et Partisans. A Chartrousette et Malamille, l'Armée secrète sous les ordres du capitaine Le Barbier. Les Chartreux ont recelé le matériel et les vivres enlevés au centre Jeunesse et Montagne de Portes (Ain), et les fournissent au maquis de Malamille."

Mais avant cela, époque moins glorieuse car ambigüe et plutôt passée sous silence, la prairie a vu s'installer un des Chantiers de jeunesse, mis en place sous Vichy après l'armistice pour occuper les jeunes en âge de faire leur service militaire (interdit par l'occupant) ! Dans leur vingtième année, les jeunes avaient l’obligation de participer à ces chantiers pendant huit mois. Dispersés un peu partout en France, l'activité principale était l'exploitation forestière. Pas facile d'avoir 20 ans à cette époque troublée. Je n'ai pas trouvé à quel moment et comment Malamille, de chantier de jeunesse est devenu maquis, mais le groupement occupant la prairie se retrouve dans les Landes à l'automne 43.

On trouve dans les "chroniques des maquis de l'Isère" de P. et S. Silvestre : p 66 - au printemps 1943 - "Aussi les soutiens ne manquent pas à ceux qui tentent une installation éphémère dans la prairie de Malamille ou se répartissent en menues poignées dans les haberts de Billon, de Chartrusette ou de la Ruchère. Mais il nous est difficile de distinguer là les vrais réfractaires et les groupes de bucherons des Chantiers de jeunesse de Saint-Laurent qui tour à tour ont occupé ces chalets."

Le groupement 10 "Chartreuse" (CJF 10) basé à Saint Laurent du Pont comprenait 11 chantiers répartis autour de la Grande-Chartreuse : Groupes :Gr1/ Le Billon, gr2 chartroussette, gr3/ La Ruchère – gr4/ Malamille – gr5/ Brevardière –gr6/ Perquelin – gr7/ Les Echelles – gr8/ Miribel – gr9/ Marfay – gr10/ Fourvoirie puis Curière – gr11/ Saint-Laurent-du-Pont  (voir les étonnantes photos sur ce site).

Celui de Malamille était donc le groupe 4, et sa devise était "chamois et rebâtir" !(?) Alors là, c'est clair, ce chamois rouge est surement lié à ces jeunes appelés des années 1940-42 !

Pour confirmer, il me fallait trouver l'insigne en question, et là, pendant quelque temps, cela a été l'échec.

L'information est venue du petit (et semble-t-il unique) musée des chantiers de jeunesse, situé à Chatel-Guyon, près de Vichy. M.Pousse, son directeur, m'a gentiment envoyé une copie de l'insigne recherché, un grand merci à lui et à son équipe.

Rebâtir, c'est donc bien cela. 

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Il reste toutefois beaucoup de questions, qui dessiné ce chamois, qui l’a peint sur l’habert et quand ? Toujours à suivre donc !

15_05_03_DSC_3029_stitchPour finir, retour par Vallombré. La pluie qui s'était arrêtée quelques instants se réinvite. Verte Chartreuse, dominée par le Grand Som. Plus de neige et un chamois rouge qui garde son secret.

 

Dimanche 03.05.2015 Grande-Chartreuse

A suivre, j'espère ! Si vous lecteurs connaissez cette histoire, merci de me faire signe !