Comme pour beaucoup de Grenoblois, la vallée de la Romanche, on n'y fait que passer. C'est la route de l'Oisans, des stations de ski, des randonnées du week-end. Alors s'arrêter, on y pense pas. Pourtant, la vallée a bien changé depuis ces vingt dernières années. Au XXe siècle, vallée industrielle encaissée et sombre, on se souvient des fumées d'usine, des maisons et des arbres recouverts de poussières blanches. Aujourd'hui, la vallée semble respirer et voir à nouveau le soleil. La plus part des usines ont fermé (seule reste à Rioupéroux l'usine Ferropem qui fabrique du silicium pour les panneaux photovoltaïques) et il n'y a plus grand monde dans ces villages, beaucoup de maisons fermées, plus de commerces, pas un café...

Les derniers vestiges industriels encore en fonctionnement, ce sont les centrales hydroélectriques. Construites par des privés pour alimenter les usines, elles sont ensuite passées sous la coupe d'EDF qui les entretient et les exploite. Plus pour longtemps puisque le plus gros projet hydroélectrique actuellement en construction en France se situ dans la vallée (des infos en cliquant ici !). Une grosse centrale souterraine remplacera bientôt les six centrales réparties sur les 10 km de la vallée. Ces dernières seront démontées, à l'exception de celle des Vernes, à Livet, qui est classée monument historique et qui sera entretenue.

Pour une fois, nous nous sommes donc décidés à ne pas passer à Livet, mais à aller à Livet...! Cela faisait longtemps que l'on voulait la voir de plus près cette fameuse centrale des Vernes et cette curieuse maison sur pilotis que l'on devine depuis la route.

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Beaucoup d'eau dans les torrents aujourd'hui, la Romanche est en crue. Le trop plein du bassin de mise en charge forme une fontaine. La belle tour, à la fois décorative et fonctionnelle, puisque c'est de là que partent les câbles transportant le courant produit, est flanquée d'un "K" fier et inquisiteur, initiale du patron de l'usine de sidérurgie de Livet qui a fait construire cette centrale en 1917 et 1918 (en partie par des prisonniers de guerre allemands): Charles-Albert Keller

15_06_14_DSC_5023_stitchL'eau arrive à la centrale par un chenal d'amenée enterré, en provenance de la centrale hydroélectrique de Livet. Le chenal se déverse dans un bassin de mise en charge d'où partent deux grosses conduites de 2,5 m de diamètre qui alimentent les 2 turbines Francis, 22 m plus bas. C'est la hauteur de chute, qui permet aux deux turbines une puissance totale de 4,2 MW (pour comparaison, une éolienne terrestre c'est 1 à 3 MW,  le barrage de Grand Maison 1800 MW et la centrale nucléaire du Bugey 3600 MW...).  Le débit en excès déborde du bassin de charge puis est évacué vers la Romanche par deux conduites plus petites qui se déversent dans le canal de fuite (image ci-dessus).

15_06_14_DSC_5018C-A Keller a voulu, pour alimenter son usine en électricité, construire une centrale à l'image d'une villa, avec un jardin à la française, un escalier monumental, inspiré de celui du château de Vizille et une usine rectangulaire, bien décorée.

Un peu plus en amont, à l'entrée du hameau de Livet, pour veiller sur son empire, le patron s'est fait construire une maison peu ordinaire. Son bureau, il l'a voulu perché sur pilotis en béton armé, avec vue sur son usine. La maison est aujourd'hui noyée dans la végétation, mais à l'époque, des bâtiments industriels se trouvaient un peu partout, de chaque côté de la Romanche.

15_06_14_DSC_5070_stitch2Le patron voulait tout voir, et peut être aussi être vu ?

15_06_14_DSC_5055L'architecture est pour le moins originale. L'intérieur de la maison a servi de décors pour le tournage du film "les rivières pourpres" de Mathieu Cassovitz (film qui par ailleurs n'a rien à voir avec l'usine ou la région d'ailleurs!). Voir ici quelques images de l'intérieur, la maison était à vendre en 2013-2014, je ne sais pas si elle a trouvé preneur depuis ?

15_06_14_DSC_5034Patron paternaliste et social pour les uns, mégalomane pour les autres (voir ici l'avis du "Postillon", un brin réctionnaire), à chacun de se faire une idée. En tout cas il a pris soin de faire savoir qui était le maitre. On retrouve le nom de Keller partout, quelques fois avec celui de son associé, M. Leleux.

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Maison de montagne (on est à 650m d'altitude), on retrouve des airs d'Himalaya dans les balcons couverts du dernier étage.

15_06_14_DSC_5036mEtonnement, même après plus de 75 ans (C.A. Keller est mort en 1940), on trouve encore le patron partout :

- Dans les jardins :

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- Sur les décorations des bâtiments, sur le fronton de la centrale des Vernes ou ici sur un bâtiment administratif, à quelques pas de la maison sur pilotis.

15_06_14_DSC_5090rmA cette époque on avait le souci de décorer les bâtiments industriels. On aime ou on n'aime pas, mais il faut reconnaitre que c'est assez recherché.

Aujourd'hui délaissée, cette porte de bureaux a dû en voir passer du monde.

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Pas évident d'entretenir ou de faire revivre ces lieux. Peut-être que quelqu'un aura une idée géniale pour redonner vie à ces villages de la vallée de la Romanche. En attendant, le village continuera à regarder passer les citadins qui vont au ski où en randonnée chaque week-end, indifférents à cette vallée et à son histoire.

Livet et Gavet, dimanche 14.06.2015

Note: le jour où nous sommes allé voir la centrale, la porte d'accès sur le petit pont enjambant le canal de fuite était grande ouverte, au point que nous ne nous sommes rendu compte de sa présence qu'en sortant. Je ne sais pas si c'est toujours le cas et si l'accès est libre (ce qui nous a surpris). Il existe des journées portes ouvertes qui permettent de visiter l'ensemble de l'édifice. A guetter sur le web! Si le portail est fermé, on ne peut voir l'escalier.