Lorsqu’on arrive sous le verrou glaciaire (formé de gabbro) du lac du Crozet, dans le massif de Belledonne, on ne peut manquer la conduite forcée qui ondule entre les rochers pour passer sous le sentier (GR549A).

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On aperçoit  ensuite, un peu plus haut, le barrage de Bergès, puis après un dernier effort le lac se montre enfin. Objectif du jour pour certains, première étape d’une longue montée pour d’autres.

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Ce lieu offre un paysage vraiment magnifique, un des lieux de promenade préféré des Grenoblois. C’est aussi un haut lieu de l’histoire industrielle, puisque le barrage que l’on voit aujourd’hui a été construit en 1889 par Aristide Bergès, créateur de la papeterie de Lancey et illustre pionnier de l'hydroélectricité. Il fut en effet un infatigable promoteur de la Houille Blanche à la fin du XIXe siècle.

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On voit ici le barrage en rive gauche, surmonté des aiguilles des « oreilles du loup ».

Il faut tout de suite préciser que si Bergès a imaginé et rêvé réaliser la conduite que l'on voit aujourd'hui, il n'en est pas l'auteur, contrairement à ce que beaucoup pensent. Elle a été construite par ses successeurs des Papeteries de France, en 1956, soit 52 ans après sa mort (voir message à venir).

En effet, Bergès a tout d'abord réalisé en 1885 un siphon permettant de capter les eaux du lac principal (il existait alors deux lacs distincts). Puis, en 1889, il a construit le premier barrage, rehaussant la retenue et le volume d'eau exploitable durant l'hiver (le chiffre du volume de la retenue alors annoncé par Bergès varie considérablement d'un texte à l'autre : 1,1 à 3 millions de mètre cubes...(selon la saison ?), la superficie maximum du lac est de 12 hectares !).

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L'objectif principal de ces travaux était de réguler le débit du ruisseau du Mercier, qui alimentait naturellement, mille mètres plus bas, l’usine de Lancey et ses deux premières conduites forcées opérationnelles depuis 1869 et 1882 (premières mondiales, des hautes chutes de 200 et 500m). Cela permettait d'obtenir, été comme hiver, une source d'énergie constante. L’activité de sa papeterie pouvait se poursuivre en hiver, lorsque les torrents sont à l'étiage, la neige et la glace ne permettant plus l'alimentation des lacs d'altitude.

On a peine à imaginer ce qu'a pu représenter ces travaux, à près de 2000 mètres d'altitude et avec les moyens de l'époque.

 

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On voit encore aujourd'hui la ruine de l'abri construit à l'époque pour abriter les ouvriers. Bergès le laissa ensuite à la disposition des "touristes" en route pour le refuge de la Pra, construit par le CAF à la même époque (1888-1889) (source Raymond Joffre - Belledonne, l'histoire d'une conquête).

Le guide de la Société de Touristes Dauphinois (STD - Guides, porteurs et muletiers - 1901) indique :

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La période de développement de l'hydroélectricité coïncide avec la création des clubs de montagne (Club Alpin Français en 1873; Société des Touristes du Dauphiné en 1875, etc..) et à la fréquentation de la montagne par les alpinistes.

 L’abri Bergès est malheureusement aujourd’hui prêt à s’effondrer et mériterait bien une restauration avant qu’il ne disparaisse définitivement. On voit ici l’intérieur et ce qui devait être l’emplacement d’un fourneau (attention, danger réel d’éboulement !).

 

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En 1894, Aristide Bergès a encore besoin de plus d'énergie, il est en passe de sortir de ses procès avec les industriels de Domène et de pérenniser le débit qui arrive par le vallon des Merciers depuis les lacs du Domeynon (1/3 sur Lancey, 2/3 sur Domène comme on le voit sur cette image du refuge de la Pra (2010). Le répartiteur de M. La Brosse, construit en 1898 divise avec précision le flot du torrent, à gauche, la part qui revient au vallon du Mercier, soit côté Lancey).

 

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Il imagine un projet reliant le lac Blanc, le lac de la Sitre et le lac du Crozet pour utiliser au maximum l'hydrologie du massif. Il commence ce projet en rehaussant légèrement le barrage du Crozet (sans doute la partie haute visible sur la photo ci-dessous),

 

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et surtout, perce un tunnel dans la roche à 27 m sous la surface pour siphonner directement le lac principal.

Son projet s'arrêtera là, le tronçon vers le lac Blanc ne sera jamais réalisé (c'est sans doute tant mieux d'ailleurs !).

On voit au passage sur l’image précédente que le débit actuel du ruisseau des Merciers est en partie restitué à travers le barrage par percolation et par différentes résurgences dans le rocher, résultat de l’infiltration à travers le verrou glaciaire. On voit également une conduite de vidange qui doit dater de la construction du barrage.

 

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Musée de la Houille Blanche - Lancey                        

Ci-dessus, l'entrée du tunnel/siphon creusé par Bergès, vue en 1935, image visible au musée de Lancey, et aujourd'hui. L'ouvrage actuel date visiblement de 1956 et abrite sans doute la chambre de vanne. Je ne sais pas où se trouvait la vanne de Bergès, une image du musée la montre à l'extrémité Sud du barrage, ce qui signifierait qu'un puits a été creusé pour rejoindre le tunnel et fixer la commande de vanne ?

Sur ce tunnel, on ne trouve dans la littérature que bien peu d'informations. Il a environ 230 m de longueur (les chiffres diffèrent selon les sources: 190, 202, 230 ou 240m ?) et est taillé dans la roche dure. Réalisés entre 1894 et 1897, Bergès mentionne à qui veut l'entendre que ces travaux se sont déroulés sans problème (voir extrait ci-dessous d'une plaquette de 1899 qui vante son projet).

 

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Mes modestes recherches concernant ces travaux sont restées peu fructueuses. Il faudrait avoir le temps d'accéder aux archives du superbe musée de Lancey, archives patiemment conservées par Marguerite, la fille d'Aristide, et qui sont parvenues jusqu'à nous sans être dispersées. Peut-être un jour...

Dans le livre "Aristide Bergès, une vie d'innovateur" de Louis André, on trouve les précisions suivantes:

 

article A Louis André, Aristide Bergès, une vie d'innovateur. De la papeterie à la houille blanche, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble

 

Dans un beau document de 1925 créé par les Papeteries de France pour l'exposition de la houille blanche de Grenoble (une double exposition est en préparation à ce sujet au musée Dauphinois et au musée Bergès) accessible sur le site archive.org, on trouve ceci :

 

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Une porte en fer et un robinet-vanne ...!

Grâce à Google-Earth(r) on peut facilement imaginer le tracé du tunnel : ici un tracé approximatif de 230m. Il a fallu aller voir à l'époque où se trouvait une zone de roche dure pour implanter le débouché du tunnel.

 

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Je me suis longtemps demandé comment Bergès avait bien pu "percer" le lac à cette profondeur. Aucun article trouvé sur ce point. Heureusement le musée Bergès montre une image du débouché du tunnel au niveau des plus basses eaux. Le tunnel a donc été creusé à sec, le lac se vidangeant naturellement alors, bien plus bas qu’aujourd’hui.

 

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Musée de la Houille Blanche - Lancey

 

Par la suite, des lacs de montagne seront percés sous le niveau du lac, avec les difficultés que l'on imagine (ici un article sur l'aménagement hydroélectrique des lacs Pyrénéens publié en 1934 (trouvé sur le site Persée.fr).

Lors de notre passage en mai 2015, le niveau du lac était très bas (mais loin de laisser voir le tunnel), sans doute en raison du turbinage ininterrompu de l'hiver 2014-2015 pour alimenter l'usine hydroélectrique du Pré du Fourneau (voir message ici) et au manque de précipitations du printemps (?) laissant apparaître les deux lacs initiaux séparés .

L'image ci-dessous montre le barrage entièrement hors d'eau. On distingue le tracé de ce qui doit être le premier siphon de 1885 (? à confirmer). A gauche, le seuil qui sépare le premier lac, peu profond, du second qui plonge à - 37m sous son niveau maxi.

 

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Une vue du même endroit prise fin juillet 2010 montre la retenue à son niveau maximum.

 

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Pour finir, cette dernière image où l'on peut distinguer l'ensemble des aménagements : le barrage, en deux parties, le départ du tunnel et la conduite forcée de 1950.

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Au-dessus du lac, le Galleteau (2402 m) à gauche et le Grand Colon (2394 m) au centre. Au fond de la vallée, Grenoble et le Moucherotte. Paysage sauvage, oui, mais marqué par le passage des hommes et des bêtes, c'est certain.

J'aime bien penser qu'Aristide Bergès a pu monter sur ce promontoire et contempler le lac et la vallée en rêvant à tout ce potentiel auquel, visionnaire, il croyait si fort. Comme cette conduite forcée qu'il a dessinée en 1898 mais qui ne pourra être réalisée, l'évolution technique le permettant, que 50 ans plus tard. Ou bien à Grenoble, éclairée par la fée électricité (on éclairait la ville au gaz à l'époque) !

A suivre: Mais alors où va t'elle cette conduite ?

Lac du Crozet, 30 juillet 2010, 10 mai et 28 août 2015

Ps: Comme d'habitude, si quelque passionné relève des erreurs dans ce message ou dispose d'informations sur ce sujet, qu'il n'hésite pas à me laisser un message ou à m'envoyer un mail. Merci pour vos retours.