Le Moucherotte présente et montre à Grenoble sa face à pic ; mais vis-à-vis le pays de Lans, son dos vouté, gibbeux et tors, et richement zébré de cannelures, offre aux Ours des antres serrés comme sont aux rayons des abeilles les cellules se touchant toutes. Depuis le roc étrange et trois fois fourchu des Trois Pucelles, jusqu’au col de l’Arc, ces dédales de rochers s’enchainent, enchevêtrés à souhait dans les flots d’une végétation de baliveaux tordus et de broussailles mal peignées. Et c’est pourquoi le Moucherotte fournira toujours des Ours, par une providence facile à comprendre.(*)

Pas très visionnaire sur ce coup-là  Alpinus.  Cette description du Moucherotte (la montagne des Grenoblois un peu  juste en temps ou en condition physique (comme moi)), Alpinus l'a écrite dans ses « Propos de Chasse » à la fin du XIXe siècle.

Depuis l’ours a bel et bien été éradiqué de nos massifs, et Alpinus a bien dû aider à la chose, même si dans ses écrits, il défend la bête !  Désormais, on ne rencontre l’ours en Vercors que sur les maillots d’une équipe de hockey, les ronds-points du plateau ou la place de Villard-de-Lans, mais là, ils restent de marbre.

Pourquoi encore le Moucherotte ? Mais parce qu'il est là, à portée de main au-dessus de nos têtes. Sommet facile et proche de la ville, il attire moult visiteurs chaque week-end, que dis-je, chaque jour (et même chaque nuit....!). Je ne pourrais dire, comme beaucoup, combien de fois j'y suis monté et pourtant, je ne m'en lasse pas.

Dimanche dernier, en balade sur le sommet d'en face, sur le plateau de Sornin, il nous offrait ce profil, plutôt inhabituel (pas très fréquenté ce plateau finalement).

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Une belle vue sur son austère « face à pic », falaise d'effondrement qui a créé à ses pieds les paquets glissés du vallon des Forges et plus bas, les coteaux de Seyssins et de Seyssinet, d'où je vous écris!  Au fond, « l'Obiou magnifique » (encore du Alpinus), fier sommet du Dévoluy, quelques 45 km plus loin, à vol d’oiseau !

Côté Ouest, côté « val de Lans », « son dos vouté, gibbeux » et ses « baliveaux tordus ». On distingue la "voie normale" pour accéder au sommet, l'ancienne piste de ski, souvenir des années 1968, du téléphérique et de l'hôtel construit au sommet. Démantelés tous les deux depuis, mais ça c’est encore une autre histoire.

Désormais au sommet, c'est le nouveau radar météo qui attire l'œil (voir un précédent message ici).

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La veille, samedi en fin d’après-midi, il était encore pris dans son écrin de neige et de glace lorsqu'on lui a rendu visite. Le vent de Sud soufflait fort et il ne faisait pas bien chaud. On pouvait encore skier sans trop toucher les pierres du chemin et descendre jusqu'aux voitures. Depuis, le redoux a fait remonter la neige et décharger les épicéas et les pins sylvestres du sommet.

On a croisé pas mal de monde, mais pas un seul ours évidemment (enfin faut voir…).

Pourtant, j’aime bien penser là-haut à Alpinus qui, venant comme nous admirer ses monts dauphinois (mais lui venait à pied depuis Grenoble… !)) pouvait croiser un de ces plantigrades et écrire: 

« L’Ours de nos Alpes est philosophe, bonasse, mais voulant son droit, et, pour le défendre, enclin un peu à la forfanterie…. » (*)

C’était il y a un peu plus de cent vingt ans.

 

Moucherotte et plateau de Sornin, samedi 11 et dimanche 12 février 2017

 

(*) Propos de Chasse, par Alpinus. Edition Baratier et Dardelet, 1900