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Le Lac Blanc, situé à 2161m occupe une cuvette creusée par le glacier de Freydane au pied des trois pics de Belledonne. Le glacier a abandonné la partie depuis bien longtemps et il n’en reste hélas pas grand-chose aujourd’hui. Il agonise au pied de l’austère face Ouest du Grand Pic. Le lac et son bassin versant alimente le torrent du Vorz qui débouche dans la vallée du Grésivaudan à Villard-Bonnot, 1900m plus bas.

De droite à gauche sur cette image prise depuis la moraine qui coiffe le verrou glaciaire dans sa partie Sud, Le Pic Couttet (2764m), la Croix, le pic central et le Grand Pic de Belledonne (2778m), le Pic Lamartine (2752m), Roche Rousse (2753m), Roche Noire (2726m) puis le col du même nom (2630m), le Rocher de l’Homme (2755m) et enfin, la Pointe des Excellences (2638m).

A la fin du XIXe siècle, Aristide Bergès, quittant quelques heures son usine de Lancey, a certainement rendu visite au Lac Blanc et admiré ce paysage. Mais il y a de fortes chances que là où nous voyons un somptueux cirque de montagne, lui distinguait un large bassin versant chargé de neige et une réserve d’énergie inépuisable.

Il avait en effet intégré ce beau lac glaciaire dans son ambitieux projet d’aménagement hydro-électrique pour alimenter sa papeterie et la vallée du Grésivaudan et souhaitait capter ses eaux pour les renvoyer vers le lac du Crozet via le lac de la Sitre à l’aide de tunnels creusés dans la roche.

Il avait même déjà lancé le creusement d’une galerie destinée à siphonner les eaux du lac lors des périodes d’étiage, comme il l’avait déjà mené à bien au lac du Crozet en 1897 (voir message correspondant en cliquant ici), créant un accumulateur d’eau contrôlé pour alimenter dans la vallée ses premières conduites et turbines de Lancey.

Dans sa note « La houille blanche » datée du 1er juillet 1899, Aristide Bergès écrit :

 «… Mais, par une heureuse circonstance naturelle dans les pays de montagnes neigeuses, peu favorables aux établissements à vapeur à cause du prix du combustible, le remède est, en quelque sorte, à côté du mal, car il suffit d’utiliser ou de créer des réservoirs annuels et journaliers pour emmagasiner les débits d’un ruisseau inégal et le rendre régulier.

C’est sur ce point qu’ont porté mes efforts.

J’avoue avoir été aidé, dirigé et encouragé par les dispositions locales, la situation et le nombre de lacs pouvant servir de réservoir aux eaux de mes ruisseaux ; ce sont, on les voit sur la carte (Planche I) les lacs Crozet, Domenon et Blanc.

Leur complète utilisation exige des travaux importants et délicats à exécuter à des altitudes où l’on a peu l’habitude de les entreprendre. »

Puis un peu plus loin, il précise :

« Au lac Blanc, un tunnel de 400 mètres de long est commencé pour aller en crever le fond à 21 mètres en dessous de son niveau actuel et permettre d’y prendre à volonté les 1 100 000 mètres cubes qu’il contient. Au Crozet, un tunnel qui a été terminé en 1897, permet de le vider à 25 mètres au-dessous de son niveau habituel, et un petit barrage en travers de la brèche par laquelle il s’écoulait surélève ses eaux à 3,6 m au-dessus de ce même niveau. ». 

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Extrait de la Planche I de « La houille blanche »,  juillet 1899

Le tunnel du lac Blanc ne fut qu’ébauché sur quelques mètres et le projet de liaison ne fut jamais réalisé. Projets interrompus sans doute par les déboires de Bergès en justice, attaqué par les propriétaires terriens riverains des torrents et les autres utilisateurs potentiels des eaux. On voit en effet dans sa note Bergès parler de « ses ruisseaux » ce qui n’était certainement pas du goût de tous. Aristide Bergès meurt le 28 février 1904 à l’âge de 73 ans.

Son grand projet de captage du lac Blanc ne verra pas le jour (heureusement pour l’environnement), et seules, bien plus tard, la conduite forcée et l’usine du Fourneau seront réalisées par les Papeteries de France dans les années 1950, permettant d’exploiter la chute de 750m en aval du lac du Crozet (voir message dédié ici).

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Si Bergès souhaitait siphonner le lac Blanc et détourner les eaux du Vorz vers le lac du Crozet et le ruisseau de la Combe de Lancey, les Papeteries de France envisagèrent en 1925 de relancer le projet et d’aller plus loin en rehaussant le niveau du Lac Blanc à l’aide d’un barrage barrant la partie basse du verrou glaciaire.

Pour ce projet techniquement ambitieux, ils demandèrent au célèbre géologue Wilfrid Kilian, éminent Professeur de l’université de Grenoble, une étude la faisabilité (barrage du Lac Blanc, conduite en tunnel, conduite du Crozet et usine du Fourneau). M. Kilian, alors âgé de 63 ans et connaissant sans doute la rudesse de la montée, jugea plus prudent d’envoyer sur le terrain un de ses jeunes collaborateur, Léon Moret. Le rapport d’expertise daté du 20 août 1925 est signé de ces deux noms.

C’est sans doute un des derniers rapports signé par le professeur Kilian, puisqu’il succombe d’une maladie infectieuse soudaine un mois plus tard, le 30 septembre 1925 !

Si les conclusions de l’étude géologique sont plutôt favorables pour les tunnels et la conduite forcée Crozet-Fourneau, le barrage du Lac Blanc semble compromis : « Le lac Blanc n’offre pas de garantie d’étanchéité suffisante pour la création d’un bassin de retenue ».

Un magnifique schéma reproduit dans la note illustre la géologie du seuil du Lac Blanc (voir plus bas). La description technique suivante est donnée :

« Ici nous avons affaire à un bassin versant beaucoup plus développé, alimenté par un petit glacier suspendu aux crêtes des hauts de Belledonne (glacier de Frédane ou Freydane), et par plusieurs petits torrents issus des névés et cônes d’éboulis très développés qui dominent le lac sur son pourtour et spécialement au Sud.

Le bassin du lac lui-même  est creusé dans les amphibolites ; mais la roche en place est partout masquée par des éboulis ou par des moraines (moraine du glacier de Frédane), sauf à l’Ouest, où apparait en partie la barre rocheuse importante qui a déterminé sa formation et qui présente une encoche au Sud du verrou. D’ailleurs, dans cette brèche, ainsi que sur le verrou rocheux, dont on voit des affleurements au  bord même du lac, s’est déposé une importante moraine d’éboulis correspondant au stade pendant lequel l’extrémité du glacier occupait la cuvette du lac actuel, qu’elle a dû soumettre à un « surcreusement » notable. Après le retrait du glacier, les eaux de fonte, très argileuses, ont colmaté le fond du bassin qui s’est peu à peu rempli. Le lac n’a pas d’émissaire direct. Il est fermé complètement vers l’aval par la moraine d’éboulis dont nous venons de parler et qui coiffe la barre rocheuse qui existe certainement en profondeur. Le problème posé est donc de savoir de quel ordre de grandeur est cette profondeur. 

Remarquons tout d’abord que des sources, que l’on peut manifestement considérer comme des émissaires du lac, naissent vers l‘aval, en contre-bas du verrou. Il y en a trois importants : l’un sourd au niveau du rocher en place, à la cote 2111, les deux autres émergent des éboulis un peu plus haut, vers la cote 2117. Or l’altitude du plan du lac étant de 2160, la différence de niveau entre ce plan et la source la plus élevée est de 43 mètres.

Nous ne pouvons pas conclure de ce fait que la barre rocheuse est à 43m au-dessous du niveau du lac, ce qui serait absurde. Il est en effet infiniment probable que le fond de l’encoche ou dépression du verrou rocheux offre, en section transversale (E-W), une allure bombée en dos d’âne et que les eaux qui s’infiltrent à partir du lac et à une altitude probablement très peu inférieure à sa cote elle-même, ruissellent la surface entre les éboulis et le rocher en place, ou peut-être sur des lentilles plus ou moins argileuses qui existent toujours au sein des formations morainiques. Elles viennent au jour lorsque le manteau d’alluvions disparait, et, comme le fond de l’encoche est irrégulier, les variations d’altitude dans l’apparition des filets émissaires se trouvent ainsi expliquées.  Ces derniers sont donc forcément à un niveau inférieur à celui de la surface des eaux du lac, même s’il n’y a pas un abaissement considérable de la roche au-dessous de ce niveau à l’emplacement de l’encoche.

Deux hypothèses sont en présence pour expliquer la persistance du lac.

1e – l’existence du rocher à une profondeur faible, autrement dit une encoche de faible profondeur, sans lit mineur

2e – l’existence d’une moraine fortement argileuse, barrant le lac et ayant comblé une encoche relativement profonde, sorte de lit mineur ou de « goulet » rocheux relativement étroit, mais peut-être assez profond.

Le premier cas serait extrêmement favorable pour la réalisation du barrage projeté.

L’existence de la deuxième hypothèse, en revanche, rendrait illusoire, impossible même, toute tentative dans ce sens.»

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Figure 3 du rapport de W. Kilian et L. Moret

Aujourd’hui le lac Blanc est fort heureusement resté un espace naturel, vierge de tout équipement. Je ne sais pas si on trouve encore trace du tunnel commencé par Aristide Bergès, quelque part vers 2140m d'altitude, dans les amphibolites du verrou glaciaire ?

Les eaux qui traversent la moraine sortent toujours dans la pente du verrou et continuent à alimenter le torrent du Vorz et Villard-bonnot.

20_05_28_DSC_6239Le verrou glaciaire du lac Blanc et le torrent du Vorz, dominés par le Pic Couttet (2764m)

L’aménagement du lac du Crozet, sa conduite forcée et l’usine du Pré du Fourneau fonctionnent toujours. Il est aujourd’hui géré par la Société « Houille Blanche de Belledonne» qui a réalisé des travaux d’entretien et de mise aux normes de sécurité sur le barrage du Crozet en 2018.  

 

Jeudi 28 mai 2020, Belledonne, Lac Blanc , 2161 m.

Sources :

- « La houille blanche » Note datée du 1er juillet 1899, Aristide Bergès

- « Rapport sur les conditions géologiques de l’aménagement hydroélectrique du lac Crozet et du lac Blanc (massif de Belledonne) par MM. W. KILIAN et Léon MORET » daté du 20 août 1925

A lire également les anciens messages sur Zac concernant Aristide Bergès:

Bergès 1/4 : Bergès, Davin et la houille blanche

Bergès 2/4 : Le lac du Crozet et la houille blanche

Bergès 3/4 : La conduite du lac du Crozet et le Pré du Fourneau

Bergès 4/4 : Aristide Bergès, la Nature et Jules Vernes ?