Il est des personnages impressionnants, qui ont eu mille vies et ont laissé des traces un peu partout. Pierre Dalloz est de ceux-là.

Ce petit rouge-queue n'en sait sans doute rien, mais il est posé sur le muret en béton de la tribune officiel du tremplin de 90m construit pour les épreuves de saut à ski des jeux olympiques de 1968, à Saint-Nizier du Moucherotte..

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Ce tremplin, c'est Pierre Dalloz qui l'a dessiné. Plus urbaniste qu'architecte, c'est un des seuls ouvrages qu'il a signé (avec deux autres spécialistes tout de même). La marque de son parcours professionnel, c'est plus dans la reconstruction de la France d'après-guerre qu'on la retrouve.

Outre l'histoire de l'urbanisme français, Pierre Dalloz a marqué l'histoire de l'alpinisme, de la photo de montagne, de la résistance, de la littérature et des arts : Nombreuses premières en montagne dont la première hivernale de la Meije, rédac-chef de la revue du CAF, initiateur du "plan montagnard" à l'origine du maquis du Vercors, ami de Jean Prévost et de Saint-Exupéry (qui lui écrit sa dernière lettre, à lire ici), mari de l'artiste Henriette Gröll... Qu'elle vie, quelles vies !

Donc, le tremplin de 90m de Saint-Nizier, dessiné par qui vous savez, est, à la veille aujourd’hui du 50e anniversaire des jeux olympiques de Grenoble, à l'abandon depuis au moins quatre décennies !

Trop cher à entretenir, trop peu utilisé. Le béton s'effrite (ça le rouge-queue le sait, c'est fragile sous ses petites pattes). Logique étant donné les rudes conditions auxquels il doit faire face. Construit en à peine 6 mois, entre juillet 1966 et fin janvier 1967, dans une combe qui ne voit pas le soleil en hiver, il a du mal à résister, année après année, à l'attaque de l'humidité et du gel. 

Grace à un article inespéré de Raphaël Meltz dans la revue Suisse "Versant", accessible sur le Web (ici, merci :)), on en apprend bien plus sur Dalloz et sur cet ouvrage : En extrait ci-dessous, un texte de Pierre Dalloz, dont R. Meltz ne donne malheureusement pas la référence :

"Nous avons tout d'abord choisi les matériaux majeurs : le béton et le bois, ainsi qu'un élément de construction, le voile de béton armé. Nous avons estimé qu'il n'était pas indifférent de rappeler par un tel choix les titres de la France dans l'invention de la technique de construction en béton armé ainsi que dans l'évolution de cette technique."

On note ici que P. Dalloz a travaillé durant près de dix ans, dans les années 1930, auprès d'Auguste Perret, un des maîtres du béton armé.

"La piste d'élan est supportée par un voile de béton axial, entre une tour de départ, à sa partie haute, et le tremplin. Nous avons estimé qu'il était préférable d'enfermer les moyens d'accès (escalier, ascenseur) dans la pure simplicité d'une tour. Ainsi avons-nous réduit au strict minimum les dessertes visibles des portes étagées d'où partiront les skieurs, selon le glissement de la neige."

Et en effet, ce n'est qu'en s'approchant que l'on réalise la forme de la structure, avec ce voile central. Ici le seuil d’envol.

17_06_10_DSC_4250_stitch2(La photo est déformée par le manque de recul (assemblage de 11 images), le seuil est droit)

L'ouvrage est aujourd'hui franchement dangereux et interdit d'accès.

Dalloz toujours :

"Le tremplin proprement dit, nous l'avons conçu comme un plongeoir, non comme l'habituelle caisse ornée des anneaux olympiques. Nous avons cherché à en faire une image de légèreté, d'envol."

Il faut dire que ce si le tremplin est bien visible de Grenoble (et ignoré des Grenoblois), de son sommet le regard plonge littéralement sur la ville et les sommets de Chartreuse et de Belledonne qui l'entourent (il faudra que je revienne avec une belle lumière du soir pour faire cette photo...).

Voir ici un site fantastique sur le tremplin et les JO, avec deux films de l'époque. Génial ! (*)

Enfin, R. Meltz site cette étonnante phrase de Pierre Dalloz, trouvée on ne sait où et datant de 1982 :

"Si ce tremplin devait être un jour abandonné, le mieux serait de reconstituer autour de lui la sapinière, pour qu'il apparaisse dans la forêt comme un fantôme".

Et bien visionnaire jusqu'au bout, ce vœu de Pierre Dalloz est en train de se réaliser. La forêt gagne petit à petit du terrain et mange l'édifice et ses annexes, pour le plus grand plaisir des chevreuils, nouveaux gardiens du vaisseau fantôme.

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Le sort de l'ouvrage n'est pas fixé, réhabilitation, reconversion, destruction...? Il est probable qu'on reparlera de lui lors des prochaines manifestations qui marqueront le 50e anniversaire des jeux,  l'hiver prochain.

Et si on laissait se réaliser le vœu de Pierre Dalloz, tout naturellement ?  

 

Vercors, Saint-Nizier du Moucherotte, samedi 10 juin 2017

Source : Pierre Dalloz (et moi), Raphaël Meltz , Versants : revue suisse des littératures romanes

(*) Attention, une petite erreur sur ce lien, la deuxième photo montre le tremplin d'Autrans en construction (saut de 45m) et non celui de St-Nizier.